Conférences

On demande des professeurs chrétiens

Il faut préparer des fidèles laïcs qui se consacrent à l’oeuvre d’éducation comme à une mission ecclésiale proprement dite.
Jean-Paul II, Les fidèles laïcs, 1988.


Depuis des années, les vocations enseignantes en France se raréfient. Bien des facteurs se conjuguent pour faire hésiter les éventuels candidats : le gigantisme de l’Education Nationale, l’incivilité d’une partie des élèves, les salaires réputés peu gratifiants… Pourtant, des chrétiens d’âge divers décident d’embrasser cette carrière, voulant incarner leur vocation baptismale dans un métier qu’ils conçoivent comme un service de la croissance intégrale des enfants. Les uns optent pour l’enseignement confessionnel où ils espèrent trouver un cadre évangélique cohérent, d’autres se tournent vers l’enseignement public afin qu’une présence chrétienne y soit honorée, aussi implicite sera-t-elle.


Enseigner, une vocation ?
Le sens commun associe volontiers certains métiers, tels celui de médecin ou d’éducateur, à des « vocations ». Au sujet d’un professeur particulièrement engagé, on parlera d’un « véritable sacerdoce ». Car chacun perçoit que les enjeux de la relation éducative dépassent de loin ceux d’une profession ordinaire. Repensant à son histoire scolaire, combien se souviennent avec émotion de cet enseignant qui, par son enthousiasme et sa qualité d’attention, l’a marqué en profondeur en lui donnant davantage confiance en lui-même, en éveillant son esprit à de nouveaux horizons ?
Il est vrai qu’enseigner suppose de réelles prédispositions. Une motivation évangélique ne les remplacera jamais. Les exemples ne manquent pas de chrétiens généreux qui se lancent dans le professorat, armés des meilleures intentions mais dépourvus des qualités requises. Le résultat est hélas prévisible. Cependant, même dans le cas où s’ajoutent en la même personne les dispositions naturelles indispensables et une authentique vie chrétienne, on observe que l’articulation des deux ne se fait pas nécessairement. Il est tout à fait possible que coexistent en la même personne un bon professeur et un chrétien fidèle, sans que l’on puisse parler d’une unité entre les deux. Comment l’expliquer ?

Un malentendu sur la vocation des baptisés
Remarquons d’abord que le monde chrétien en France est plutôt parcimonieux en vocations enseignantes. Faut-il y voir un conditionnement sociologique lié au resserrement de la pratique religieuse à des milieux plutôt aisés ? On sait que dans ces milieux, le métier de professeur passe pour être ni rémunérateur ni socialement valorisé. On devine ici les limites d’un certain « monde catholique », parfois incapable de saisir l’urgence et la noblesse de la mission éducative. Madeleine Daniélou ne disait-elle pas que « l’éducation est une mission, car vous touchez des âmes et, par vous, elles seront plus proches ou plus loin de la vérité, du bonheur, de Dieu » ? Il est aussi de bon ton, chez certains croyants et parmi eux des enseignants, de vilipender « ces écoles catholiques qui n’ont de catholique que le nom ». Pourtant j’ai souvent constaté que ces mêmes personnes, lorsqu’elles sont sollicitées pour participer à la pastorale de leur établissement, assurer un cours de culture religieuse, accompagner un pèlerinage, sont parfois les premières à se dérober. Critiquer est plus aisé que s’impliquer. Certaines revendiquent le découplage entre vie professionnelle et vie spirituelle : « Je ne souhaite pas être vu par mes élèves en tant que chrétien » ou encore « Je ne veux pas mélanger les genres ». Mais qu’est-ce qu’une foi qui refuse de s’incarner dans les médiations de l’existence ?
Le Concile Vatican II a rappelé que l’apostolat des laïcs consiste dans le « renouvellement de l’ordre temporel […] de telle manière que, tout en conservant intégralement ses lois propres, il soit rendu conforme aux principes supérieurs de la vie chrétienne1 ». […] Or beaucoup de chrétiens pourtant fervents peinent à comprendre cet appel. Impressionnés par des stratégies de « première annonce » sans doute louables, ils ne voient pas que c’est dans l’ordinaire d’engagements durables que se joue une évangélisation en profondeur. L’éducation est la première de ces tâches, car, comme le soulignait Emmanuel Kant, « c’est d’une bonne éducation que naît tout le bien dans le monde2 ». Cela ne justifie-t-il pas l’engagement résolu dans le métier de professeur de jeunes chrétiens désirant unifier leur foi et leur métier ? L’éducation, l’enseignement, sont donc des lieux éminents pour incarner la vocation à la sainteté inscrite dans le baptême. Pour l’enseignant chrétien, il s’agit de vivre cette mission éducative comme une collaboration directe à l’oeuvre de création !

Le difficile dialogue entre la foi et la raison
Un autre obstacle traverse en profondeur les mentalités chrétiennes et nuit à l’engagement des croyants dans l’enseignement. Il s’agit du persistant divorce entre la foi et la raison. Héritage ancré de l’affaire Galilée, de la critique des Lumières et du positivisme du XIXè siècle, ce divorce ne trouve chez la plupart des croyants aucune résistance. Il suffit de constater le malaise de ceux-ci vis-à-vis, par exemple, des récits de création, et leur incapacité à les situer dans leur genre littéraire spécifique, pour réaliser le gouffre creusé entre la culture moderne et la foi. Or l’école transmet des
vérités, celles des divers champs du savoir, quand de son côté le Christ se présente comme la Vérité, celle qui devrait assumer toutes les vérités partielles des disciplines. S’il y a contradiction entre ces deux ordres, si la foi chrétienne n’a rien à dire à la culture ni rien à recevoir d’elle, on comprend qu’on ne veuille pas devenir un enseignant chrétien et que l’on se contente, tant bien que mal, d’être enseignant la semaine et chrétien le dimanche. !
Certains professeurs croyants insistent avec raison sur les enjeux de la relation éducative, mais parfois au détriment des contenus et de la rigueur de leur enseignement. Certes, beaucoup se joue dans la qualité du contact entre maître et élève, dans le regard d’espérance que le premier peut manifester en toute occasion. Pourtant, la tâche du professeur est bien d’éveiller les intelligences et de transmettre des connaissances. Or celles-ci ne sont pas neutres, elles dévoilent un monde commun et expriment une certaine qualité de regard sur ce monde. Quel est le sens des disciplines scolaires, ont-elles même un sens ?, peuvent se demander les élèves et devraient s’interroger les professeurs. On a parfois le sentiment que les exigences scolaires n’ont d’autre horizon que de surmonter des obstacles pour parvenir à « se faire une situation ». Disons-le franchement, une telle conception est absurde. Refuser la question du sens dans les enseignements, c’est inscrire le non-sens au coeur de l’école. Tout cela invite donc le professeur chrétien à approfondir pour lui-même le sens des disciplines académiques ainsi que les débats entre foi et raison, afin d’articuler la vérité des savoirs profanes à la vérité plénière révélée dans le Christ.


La dignité d’une mission
L’enseignement et l’éducation constituent donc une tâche sacrée. Comme l’écrit Eric de Rus à propos d’Edith Stein, « éduquer est cet art, cet office saint qui consiste à accompagner une personne jusqu’au seuil de sa propre intériorité, vers cette profondeur de l’âme depuis laquelle s’opère cette recréation de l’homme3 ». Il ne sert de rien de regretter le temps des congrégations enseignantes, aussi exceptionnelle que fût leur fécondité. L’urgence est d’entendre pour aujourd’hui l’immense appel du défi éducatif adressé aux croyants. Quand l’école et la jeunesse semblent rongées par la désespérance, qui se lèvera pour témoigner, par ses paroles et par ses actes, que le monde n’est pas absurde, que la recherche de la vérité n’est pas vaine, et que cette vérité a un visage ? Qui annoncera la nouvelle inouïe que l’homme est fait pour la Vie et la Vie en plénitude révélée dans le Christ ?
On demande des professeurs chrétiens.


Xavier DUFOUR,
Professeur, auteur de Enseigner, une oeuvre spirituelle (ed. de l’Emmanuel).

1 Décret sur l’apostolat des laïcs, II, 7 dans Le Concile Vatican II, Paris, Éd. du Cerf, 2003, p. 341.
2 Cité par Emilie TARDIVEL, Eduquer avec Kant, éd. SOS Education, p. 11.
33 Intériorité de la personne et éducation chez Edith Stein, Cerf, 2006, p. 233-235.


Meximieux 25 février 2022


La vision biblique de l’homme, une lumière pour éduquer

Défis actuels et réponses chrétiennes

Par Xavier DUFOUR


L’éducation est le lieu où tout commence et prend forme, chacune de nos vies comme l’avenir d’une société. Selon la philosophe Hannah ARENDT, c’est à travers l’éducation que nous décidons si nous aimons assez le monde pour le transmettre à nos enfants et si nous aimons assez nos enfants pour leur transmettre un monde qu’ils devront accueillir pour, à leur tour, le renouveler. Amour du monde, amour des enfants : on le voit, l’éducation a rapport à l’amour. Qui n’aime pas ne met pas au monde, qui n’aime pas n’éduque pas. Or notre société a du mal avec l’éducation qu’elle n’envisage que d’un point de vue économique, en termes de moyens, alors qu’il faudrait l’envisager en termes de finalités. Quelle humanité voulons-nous promouvoir ? Promouvoir car il ne s’agit pas de « fabriquer » des personnes, ou de les dresser : l’éducation a rapport à la liberté, celle de l’enfant qu’il s’agit d’accompagner, de faire grandir. Mais le principe de croissance est intérieur à l’enfant et reste infiniment mystérieux. C’est un dynamisme qui n’appartient donc pas à l’éducateur, qui ne peut que le favoriser par sa sollicitude. Parler d’amour, de liberté, pose donc d’emblée la question de l’homme car il n’y a pas de neutralité éducative. Qu’on le veuille ou non, on éduquera à la lumière d’une certaine vision anthropologique (matérialiste, spiritualiste, rationaliste…). Le but de mon propos est de montrer la pertinence du regard biblique et chrétien pour la tache éducative.

4. L’anthropologie biblique et l’éducation (centenaire diocèse de l’AIN)